Anagnoste : un lecteur parmi tant d'autres

Quelques notes sur mes lectures. Des témoignages sur les manifestations consacrées aux polars et romans noirs.

21 novembre 2006

Les Bienveillantes

Comme promis, voici la contribution de S.L qui anime le club de lecture dont il a été question dans un message récent. S.L. nous précise qu'il s'agit de ses "notes de lecture sur Les Bienveillantes. Ce n'est pas une présentation du livre mais plutôt un ressenti".

"LES BIENVEILLANTES"  par S.L 

Tout a été dit sur ce livre qui, malgré les atrocités qu’il rapporte, nous fascine, nous « happe »…

Au-delà de la fresque historique (souvent passionnante) et de la force d’évocation dont fait preuve son auteur, « Les Bienveillantes » est un livre troublant car il amène à se poser des questions dont les réponses paraissent de moins en moins évidentes, au fur et à mesure de sa lecture. Et ces questions nous accompagnent bien après l’avoir terminé.

Au départ, le narrateur/héros nous prend pour témoin et nous réagissons en nous questionnant nous-mêmes, en réponse à ses invectives ; il nous dit, en parlant de ses crimes : « vous aussi vous l’auriez fait !», et si dans un premier temps nous réagissons de façon épidermique en disant « sûrement pas ! » au fil du livre nous sommes forcés de nous interroger plus profondément sur ce que serait notre capacité réelle à résister à un environnement totalitaire et manipulateur et à être, non le tortionnaire « actif » décrit par l’auteur,  mais plus subtilement celui qui par sa passivité ou par des actions indirectes, participe autant que d’autres à la barbarie. 

Autre question troublante : pourquoi ressentons-nous de l’empathie (empathie n’est certes pas sympathie !) pour ce héros tortionnaire ? Comment, ce type est un bourreau et un lâche, il participe à ce que les SS ont fait de plus atroce pendant la guerre, et au fil des pages et des horreurs qui sont décrites, nous arrivons à vivre à ses côtés et même à espérer que, dans un sursaut salutaire, il s’en sorte ! Car ses fêlures, sa culpabilité, qui s’exprime dans ses dérèglements physiques et psychologiques (ses crises d’hallucinations), créent un sentiment de proximité qui nous font espérer qu’il finira bien par s’insurger contre ce qu’on lui fait faire et qu’il fait bel et bien. Peut être est-ce son côté, habilement décrit, d’homme fin et cultivé qui nourrit notre intérêt, ou bien cherchons-nous tout simplement à comprendre à travers ce personnage, les raisons qui poussent un être humain à devenir un monstre ? 

Nous ne pouvons que réfléchir à la question de l’existence des « idéologies de décervelage » avec leurs cortèges de grande messe, leur utopie rationalisée et leur profession de foi : sont-elles encore possibles  et saurions nous y résister? Tel qu’il est décrit, une résurgence de ce que fut le nazisme nous paraît impossible à nous qui vivons dans une démocratie confortable, mais les entreprises de décervelage peuvent prendre des formes subtiles et élaborées et en sommes nous vraiment à l’abri  même aujourd’hui?

Enfin, en tant que lecteur pourquoi ne fermons-nous pas le livre quand il atteint aux limites de l’horreur ? Quelle est la nature du sentiment que nous ressentons, fascination, voyeurisme, insensibilité (après tout, ce n’est qu’une fiction) ? Il est très troublant d’être à ce point captivé par un livre qui baigne dans la souffrance et la haine."


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